Dans la petite ville d'Aster Cove, des choses étranges se passent...

 
AccueilAccueil  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Thérapie du souvenir, la grande absente. [KAHINA]

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
avatar
Messages : 153
Emploi : Aucun.
MessageSujet: Thérapie du souvenir, la grande absente. [KAHINA]   Mar 13 Mar - 1:59



     

Il y a tant de douleur à penser l'absence qu'il vaut mieux rendre absent le souvenir de cette absence plutôt que de songer à l'absente présence.
Thérapie du souvenir, la grande absente.
Soleil sur l'océan, caresse maritime sur la joue bordée de larmes. Rage, joie, bonheur, délivrance. Brise marine contre les narines, doux chant d'un mois de mars encore frisquet, liberté. Les pieds dans l'eau, les rêves plus loin que l'horizon, l'impression soudaine que la vie est possible, et même souhaitable. Le murmure des oiseaux qui s'éveillent après elle, et la tendresse d'un vent encore trop frais pour ne pas lui arracher de frisson. C'est beau, la vie. C'est doux, la nuit. C'est merveilleux, ce moment précis où le ciel se déchire pour laisser transparaître les rayons du jour. C'est la poésie d'un monde que plus personne ne comprend, que plus personne ne sait même appréhender, d'un monde qui s'est perdu au profit d'une société qui oublie ses racines. Elle n'est pas de ceux-là, ou plutôt, ne l'est plus. Aujourd'hui est un jour de week-end, et si hier s'est passé trop durement, ça ne sera pas le cas de cette matinée-là. Personne ne pensera jamais à venir la trouver là, pour peu qu'on la cherche. Personne ne pensera au reflux des vagues pour abriter ses pleurs lancinants. C'est beau, la liberté. C'est magique, la liberté. C'est un mirage qu'elle se plaît à appréhender, comme on dévorerait du regard l'objet de tous nos désirs, en sachant très bien qu'on ne l'obtiendra jamais vraiment. Ses pieds balancent dans l'eau gelée et la morsure de celle-ci les fait rougir. Ça pique, l'eau de mars, ça pique, l'eau sauvage, mais c'est revigorant, c'est plein d'une énergie qu'elle n'a pas, qu'elle n'a plus autrement qu'ici, et le désespoir est complet en ce que Jessica n'a pas même un livre avec elle.

Elle est seule face à l'immensité marine, face à tous ses rêves, tous ses cauchemars, et le froid n'est rien d'autre que la plus tendre des caresses à s'arrêter sur elle depuis six ans. C'est long, six ans. Même pour elle. C'est une infinité de bleus sur un corps qui sature, une multitude de coups dans un esprit en perdition, une éternité au triste rythme, une danse dont on apprend les pas sans vraiment le vouloir, parce qu'on n'a pas le choix. C'est dur, six ans. C'est dur, et elle sait que personne ne comprend, que tout le monde oublie la douleur qui gangrène son âme depuis trop d'années déjà.

Parfois, elle se dit qu'elle devrait tout abandonner, se jeter à l'eau, là, maintenant, et se laisser couler. Parfois, elle se répète que ses rêves ne sont que des chimères, créatures immatérielles qu'elle n'abordera jamais vraiment. Parfois, elle se dit qu'en fermant les yeux, qu'en s'endormant rien qu'un peu plus longtemps, tout ira bien. Mais elle n'en trouve jamais le courage, et c'est la morsure du ressentiment qui la tient en éveil. Elle ne veut pas être comme Elle. Jamais.

Elle ? C'est cette femme qui lui a pris l'étincelle d'espoir qui restait dans son monde. Elle ? C'est ce visage qui a osé déposer un dernier baiser sur sa joue, juste avant de gagner sa chambre pour ne jamais plus la quitter. Elle ? C'est ce regard qu'elle ne croisera jamais plus, ni dans la peine, ni dans la joie. C'est la plus grande de toutes les trahisons, le goût du poison de la haine, la déchirure de l'âme enfantine et l'apprentissage de la douleur la plus absolue qui soit, tout à la fois. C'est une rupture de la candeur, des élans de splendide dans le sordide, une bataille à jamais inachevée, jamais acceptée.

Elle, c'est l'éternel soupir dans le creux de son oreille, la cruelle demeure de son âme qui trouve refuge dans un souvenir qu'elle déteste et que pourtant, elle ne peut que pleurer.

Il y a les éclats de rire, les sourires et la joie, au milieu des six années de souffrance qui ont suivi. Il y a les chansons d'enfance, les secrets de polichinelle, les premiers amours racontés à l'oreille adorée. Il y a les étreintes, la douceur d'une vie révolue qui n'a pourtant changé qu'une lettre à son quotidien. Il reste l'odeur des biscuits, et l'impérissable toucher des caresses au visage.

Et puis les bleus, l'odeur de la peur, l'ode des cris de terreur lorsque résonne la colère de son père. Et puis les coups, sur le corps de sa mère, hurlant une pitié qui jamais ne vient, malgré les suppliques. Et puis la souffrance, qui lentement s'élance, fracasse et détruit à mesure que les poings s'égarent au hasard sur un corps trop meurtri.

Et puis il y a elle. Recroquevillée dans le placard de sa chambre, écoutant les préceptes maternels lui intimant de ne plus bouger, de se taire et de laisser passer, de réciter cette chanson qu'elle n'oubliera jamais.

« Quoique tu fasses,
L'hiver s'efface,
Et les champs refleuriront... »


Comme une formule magique, une prière à un dieu déjà sourd, comme si ces mots d'enfant pouvaient sauver sa mère.

La désillusion avait été brutale et absolue. Retrouver le corps glacé de sa mère avait été l'ouverture des portes de l'enfer. Il y avait eu du monde, cette fois-là. Des femmes qui avaient pleuré leur soi-disant amie, des enfants perdus qui n'avaient rien compris de leur présence ici, des collègues, aussi. Ceux de celui qui avait appris à sa fille la peur de vivre, de respirer, d'espérer. Il y avait eu du monde. Ils étaient venus, avaient hurlé une douleur jamais ressentie, jeté une fleur déjà fanée, présenté des mensonges aux visages des proches et étaient repartis sans un regard pour l'enfant terrorisée qu'elle était alors.

En l'abandonnant, sa mère lui avait tout volé. Elle avait emporté l'espoir dans son linceul et avait tué la seule amie qu'elle avait jamais eue. En l'abandonnant, sa mère avait gâché sa vie.

Un soupir s'échappe des lèvres gercées de l'enfant devenue femme. Son regard s'égare à l'horizon, observe les quelques nuages intimidés par sa présence, puis se perd. Là-bas il y a un monde où son père n'existe pas. Là-bas, elle rêve un monde où elle est heureuse. Là-bas, elle rêve un avenir qui ne viendra pas.


Aujourd'hui, ça fait six ans.
Jessica
~
Libre

CODE BY MAY
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Messages : 66
Emploi : professeure de ballet au Studio Aïda
Sur ton walkman : ella fitzgerald, you don't know what love is
MessageSujet: Re: Thérapie du souvenir, la grande absente. [KAHINA]   Mar 13 Mar - 7:49


memories
There must be something in the water cause everyday it's getting colder; and if only I could hold you, you'd keep my head from going under. bruises
L’eau lui lécha les pieds, filaments glacés qui s’étalaient en tapis d’écume sous ses pas. Son regard quitta le sable froid, pour effleurer l’horizon qui se peignait de blanc. L’heure était la plus belle ; le soleil déchirait lentement le manteau sombre de la nuit, et les étoiles venaient mourir dans le sillon de la lune. Eternel chassé-croisé d’Est en Ouest entre les deux astres, la lune condamnée éternellement à refléter la lumière d’un autre pour exister. Une nouvelle vague mourut à ses pieds ; elle sourit. Astre aveugle, qui pourtant influençait les mers et façonnait la vie des êtres qu’elle couvait de sa bienveillance nocturne.

Nouvelle habitude que celle d’une balade aussi matinale. La jeune femme inspira profondément, un embrun lui fouettant le visage, glissant comme une violente caresse le long de la peau ocre et des cheveux de jais, emprisonnés dans le carcan d’un chignon qui lui tirait les racines. Le sommeil l’avait boudée de ses faveurs, la laissant seule avec ce désespoir enragé qui lui consumait les entrailles. Derrière les sourires et la nonchalance bouillonnait une inextinguible rage ; retenue en dedans, condamnée à la ravaler, elle ne pouvait que la laisser la consumer. Tu es comme ta grand-mère. Dans ses veines coulait le sang des Imazighen, fierté inébranlable qui avait traversé les générations et les exils, allumant dans l’âme de cet enfant une rage de justice qu’elle se trouvait incapable de contrôler. Que faire, sinon serrer les dents et sourire ? Elle tournait, tournait, tournait encore, danseuse étoile ou derviche endiablé, emprisonnées aux fils tentaculaires que tenaient ses parents.

L’appel matinal d’une mouette qui guettait l’aube l’arracha à ces haineuses contemplations. Etouffante sensation du lit qui se resserrait sur elle comme un sarcophage, elle s’était arrachée aux draps devenus linceuls pour chercher la paix dans la fraîcheur du matin. Glissant sur le plancher comme un serpent sur les grains de sable, elle s’était enfuie de la maison sans un bruit. Seule la chienne, vénérable compagne canine de son aïeule, avait détecté son évasion, suivant cette jeune âme égarée avec toute la joie que pouvait générer une balade impromptue chez un Border Collie. Une imposante couverture de laine serrée sur les épaules, la jeune femme avait laissé au hasard le choix de ses pas, jusqu’à se retrouver face à l’immense miroir de cet infranchissable obstacle.

Soudain elle se demanda ce qu’il était advenu de l’écervelée new-yorkaise qui se prenait pour la reine de la jungle de béton et préférait les nuits de perdition aux promenades matinales. Un sourire amer étira ses traits, engourdis par les embruns frais que l’océan ramenait sur le rivage. C’était le seul avantage de cet endroit ; l’air de la mer balayait tout, sauf l’amertume dans les cœurs de ses habitants. Peut-être était-elle en train de se soumettre, de cesser de convulser dans ce carcan que tentaient de lui imposer ses parents. Peut-être qu’ils étaient en train de gagner. Que restait-il de son rêve en miettes ? Plus rien. Des années d’un travail acharné, à ravaler la douleur de son corps étiré jusqu’à la déchirure, de ses pieds déformés alors qu’elle n’avait pas la vingtaine, perdus à cause de la ferveur d’un amour juvénile, d’un amour interdit, d’un amour contre-nature. Un nouvel embrun se heurta à l’épaisseur de la couverture de laine, balayant en même temps la larme unique qui avait tracé son sillon sur sa joue et les cendres de ses rêves qu’elle relâcha dans un long soupir. Tout s’était envolé, éclaté dans le vent, piétiné par la colère parentale. Et il ne lui restait que la rage et le désespoir.

Elle s’immobilisa soudain, son regard aux teintes chaudes se posant sur une silhouette recroquevillée face à la mer, roc solitaire dans l’immensité vide de sable damé par la mer. Une hésitation. Devait-elle interrompre un moment qui ne lui appartenait pas ? La solitude était un bien rendu précieux par sa rareté dans un village comme celui-ci ; plus petit le bled, plus rare était l’anonymat. Elle fit un demi pas en arrière ; mais un instinct la poussa en avant. Peut-être était-ce le frisson qu’elle jurerait avoir vu rouler le long de l’échine de l’inconnue. Ou l’instinct silencieux que certaines âmes mériteraient un peu de douceur. Elle s’approcha à pas silencieux, glissant sur le sable comme sur le plancher d’un opéra, chaque mouvement habité par les manières d’une danseuse. On n’effaçait pas des années de travail en une gifle ; elle appartenait tout entière à son art.  

Elle s’arrêta de nouveau, lâchant ses chaussures qui s’écrasèrent sur le sable dans un bruissement. Elle ne croisa pas le regard de l’autre, rivé sur l’horizon qui s’illuminait. Il lui faudrait se résoudre à rompre le moment. Mais elle n’aurait pas su dire laquelle des deux regretterait la plus la fin du silence qui s’étirait. « Hey… » croassa-t-elle, à sa plus grande surprise. Le silence l’avait enrouée. Elle ouvrit un pan de la couverture de laine qu’elle tenait enroulée contre elle, le vent s’engouffrant dans la brèche avec délice et caressant son échine d’un frisson humide. « Tu veux partager ? Avant d’attraper une pneumonie ? Parce que t’as les lèvres bleues, là. » Cet humour un peu sec était venu réchauffer sa voix, colmatant le vide qui la hantait toujours. En dépit de ses attitudes trop confiantes, la chaleur dans son regard et la douceur de son sourire compensaient, trahissant plus de la bonté de son âme qu’elle ne l’aurait voulu.

code by bat'phanie

_________________
SUPERNOVA n.f ; mort d'une étoile en une vive lumière
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Messages : 153
Emploi : Aucun.
MessageSujet: Re: Thérapie du souvenir, la grande absente. [KAHINA]   Aujourd'hui à 15:05



     

Il y a tant de douleur à penser l'absence qu'il vaut mieux rendre absent le souvenir de cette absence plutôt que de songer à l'absente présence.
Thérapie du souvenir, la grande absente.
C'était fou, ce que l'océan pouvait avoir comme pouvoir. C'était fou de penser qu'une immensité d'eau salée pouvait tout effacer, tout réparer, d'un seul regard, d'une seule caresse, transformer les ténèbres en lumière et les doutes en certitudes. C'était fou de se hurler à soi-même tous les rêves ignorés, tus, assassinés dans le silence de trop de larmes, qui peut-être composaient la mer de douleur qui s'étendait face à elle. Ça avait quelque chose de magique, de n'avoir qu'à fixer l'horizon, là où le soleil mordait les vagues tout en jalousant les étoiles, pour se trouver un avenir, se sentir soudain pousser des ailes éphémères qui disparaîtraient au premier coup de vent, mais qui pour l'heure, signifiaient trop d'espérance. C'était quelque chose d'indubitablement extraordinaire, de parvenir à réunir le présent et son passé, le passé et son futur, sans que rien ni personne ne susurre le moindre mot, sans que rien ni personne ne puisse plus briser ses espoirs pour les mettre au tombeau.

Là-bas, au delà de tout ce qu'elle connaissait, il existait un avenir dénué de douleurs, où le bleu n'était qu'une couleur et où la peur ne vivait que dans les films. Là-bas, au delà de tout ça, il y avait le souvenir des sourires de sa mère, celui des caresses sur sa joue baignée de larmes et celui, plus tendre encore, des murmures au creux de l'oreille, chargés d'une tendresse qu'elle ne connaissait plus jamais. À cette pensée, les larmes de Jessica redoublèrent. C'était difficile, de se dire qu'en six ans, personne n'avait trouvé bon de tendre la main vers elle, de la prendre dans ses bras pour lui donner rien qu'un peu plus d'espoir, rien qu'un peu plus de cet avenir qu'elle crevait de réaliser, rien qu'un peu de cette étincelle, si belle et si précieuse, qu'elle voyait parfois surgir dans les regards au détour d'un couloir. C'était difficile. Il y avait bien Andrew, mais depuis quelques temps, leurs relations s'étaient refroidies à la faveur de l'hiver et Jessica se sentait plus seule que jamais. Il n'y avait plus de répit, et peut-être n'y en avait-il jamais vraiment eu. Peut-être que depuis ce jour affreux où trop de médicaments avaient été avalés et où elle avait perdu la seule personne qui comptait dans sa vie, le mot répit s'était effacé, porté par les larmes et par le deuil de ce qui n'avait jamais été une famille. Peut-être, oui, qu'elle n'avait jamais eu cette pause pour laquelle elle priait un dieu inexistant ou aveugle, qui lui avait tout pris, tout arraché, pour la jeter aux pieds d'un homme qui avait imprimé la douleur et la peur dans tous les recoins de son âme. Pour son bien, qu'il disait. Un ramassis de foutaises, qui laissait des bleus sur son corps et dans son cœur, amenuisant chaque jour un peu plus ses espoirs pour n'en laisser qu'un seul.

Partir. Loin, à jamais. Quitter cette ville maudite qui avait accueilli trop de larmes, trop de sanglots, trop de douleur, oublier son nom et ne plus jamais revenir. Partir. Pour un lendemain meilleur, cent fois rêvé, mille fois espéré, loin, très loin de tous les cauchemars qui mordaient continuellement ses chairs. Partir. Oublier, encore et encore, les miasmes de son passé, goûter à la vie, pour de vrai, pour de bon, ne laisser derrière soi que le Mal, avec une majuscule, qui avait pris les traits de son père pour l'occasion. Partir, à jamais, comme si Aster Cove n'avait été qu'une vague illusion sans aucune réalité. Ne plus mettre les pieds dans ce brasier de l'enfer, ne plus reconnaître les visages, oublier tous les noms, se perdre à l'idée même d'arpenter les rues faméliques et oublier les cauchemars. Goûter à l'avenir, au bonheur d'être soi, enfin, panser les plaies et donner un peu de douceur à trop de cicatrices. Et peut-être se reconstruire, sur les ruines balayées d'une vie infernale, mais terminée.

Petit à petit, c'était devenu une idée fixe, qui hurlait en son crâne une irrésistible mélodie à laquelle elle était trop sensible. Jessica aurait donné cent fois sa vie pour réaliser ce rêve, cette impression ténue que quelque chose de mieux pouvait l'attendre ailleurs. Mais aujourd'hui... Aujourd'hui était un jour particulier. Et si son regard s'évadait à l'horizon, il hurlait une perte terrible, qui dévorait ses entrailles pour lui offrir le confort de la haine. Elle haïssait cette mère disparue, qui ne reviendrait jamais plus. Elle haïssait les souvenirs heureux, qui inscrivaient en son cœur trop d'espoir, trop d'attentes qui ne pouvaient se résoudre ailleurs que dans le départ. Elle haïssait l'essence même de ces caresses, qui lui avaient donné le goût de quelque chose qu'elle n'avait plus.

Et les larmes coulaient, risibles imitations sans saveur le long de joues désespérées. Jessica n'avait pas honte. Aujourd'hui seulement, le vent, le sable et l'océan auraient le privilège de goûter à cette peine grandiloquente que personne ne contrôlait. Jessica n'avait pas honte. Elle n'en ressentit pas une once lorsqu'elle sentit quelqu'un s'approcher. Jessica n'avait pas honte. Lorsque sa vis-à-vis s'installa à ses côtés et murmura un mot unique, elle sut simplement qu'il s'agissait là d'une autre de ces âmes égarées venues saluer l'océan.

Pour toute réponse, elle ne lui offrit qu'un sourire, l'ombre du silence planant encore sur sa voix. C'était sans doute un peu pathétique, mais elle s'en moquait. Aujourd'hui, tout du moins, le monde avait le droit de sentir, d'approcher, de caresser, peut-être, un peu de ce mal-être qui la dévorait peu à peu, l'éloignant de la vie pour la promettre ou à l'espoir ou à la mort.

Comme si sa voisine de rocher l'avait entendue, celle-ci ouvrit sa couverture pour lui offrir un peu de cette chaleur humaine qui lui faisait tant défaut.

« Tu veux partager ? Avant d’attraper une pneumonie ? Parce que t’as les lèvres bleues, là. »

Doucement, Jessica porta ses doigts à ses lèvres, dans une caresse qu'elle était seule à vouloir s'apporter. Elle avait froid, sans doute trop pour son propre bien. Mais qui s'en était vraiment soucié, en six ans... ?

Le mot était glaçant, terrifiant, mais exact. Personne. Elle avait porté sur son corps tous les affronts d'un père qui n'en était pas un, et personne n'avait vu, personne n'avait cru, tout le monde avait fermé les yeux sur les cris et les bruits sourds, tout le monde avait fait semblant de ne pas voir. Tout le monde avait laissé le noir se refermer sur ses espoirs, se détournant lentement de l'horreur pour lui imaginer un bonheur illusoire. À cette pensée, un frisson parcourut sa chair tandis qu'une larme supplémentaire dévalait sa joue. Ce n'était pas juste. Ça ne l'avait jamais été, et ça n'aurait jamais rien de juste. Son regard se perdit au delà des vagues, et brusquement, Jessica décida qu'aujourd'hui serait différent.

« Je veux bien... »

La couette qui s'abattit sur ses épaules lui fit sans doute trop de bien pour qu'on ne remarque pas la douleur de son cœur. Elle fit taire de justesse un sanglot qui eut le temps de secouer ses épaules, puis se concentra à nouveau sur les vagues, au loin, loin, si loin de sa réalité désastreuse. Un temps, elle rendit le monde au silence. Puis...

« Aujourd'hui, ça fait six ans que ma mère est morte. »

Une bombe, lancée au delà de l'océan et des nuages. Dix mots à la manière d'un ouragan, soufflés à une illustre inconnue dont elle connaissait vaguement les traits. Un sourire, quelques larmes, puis le silence. Un souffle de vent vint chatouiller son corps, tandis qu'elle prenait une longue inspiration.

« Elle me manque terriblement, et pourtant, je lui en veux de m'avoir abandonnée. Quand je pense à elle, c'est de la colère que je ressens. »

Un temps. L'appréciation de données trop difficiles pour éviter les sanglots.

« Je devais être une bien mauvaise fille, pour qu'elle m'abandonne ainsi... »

Un rire trop désespéré pour être sincère. Un soupir, l'instant d'un regard presque trop fuyant pour capter les images.

« Et toi... ? C'est quoi ton histoire ? On ne vient pas dans la crique sans vouloir se débarrasser de sa douleur, pas si tôt, en tout cas. »

L'envie irrépressible de se presser sur une épaule inconnue, retenue de justesse par la peur de s'ouvrir, de dévoiler, de hurler trop de choses tenues secret, gangrenant les corps et les esprits, dévorant les espoirs et ne laissant que les craintes, terribles, de ne pas pouvoir supporter la vie, à l'image d'une mère n'ayant plus que la consistance des souvenirs.

Alors, Jessica se retint et rendit son regard à l'océan.
Jessica
~
Kahina

CODE BY MAY
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé
MessageSujet: Re: Thérapie du souvenir, la grande absente. [KAHINA]   

Revenir en haut Aller en bas
 
Thérapie du souvenir, la grande absente. [KAHINA]
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Aster Cove :: Quartier Sud :: Crique-
Sauter vers: